Gervasio Troche

Gervasio Troche

Le crayon bavard et la plume invisible

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De Gervasio Troche on retient l’équilibre, le trait, la poésie et l’humour. En funambule, il parcourt les petits comme les grands espaces dans Dessins invisibles. Publié sous le titre Dibujos Invisibles chez Penguin Random House (Sudamericana puis Lumen pour être exact), l’ouvrage de cet auteur graphique uruguayen nous parvient en France grâce aux Éditions Insula, consacrées aux littératures et arts graphiques latino-américains. Les 160 pages de l’ouvrage reprennent des œuvres nées entre 2009 et 2012, et publiées de ci, de là, sur son blog ou en France dans la revue collaborative du Rond-Point, Vents contraires. En Amérique Latine, il publie entre autre dans La Republica, un quotidien uruguayen, ou encore dans Hecho en Buenos Aires, un journal de rue argentin. Lorsqu’il cite les artistes qui ont construit sa culture de l’image, le travail de Saul Steinberg lui parle, et pour cause, ils ont tous les deux en commun le style percutant et incisif du dessin de presse, un trait bavard qui s’illustre en noir et blanc.

Car dans l’ouvrage, d’invisibles il n’y a que les mots. L’absence n’est pas un manque tant les dessins parlent, rient ou s’exclament d’eux-mêmes. Avec beaucoup de simplicité et sans aridité, Gervasio Troche nous fait traverser des forêts, des villes grises sous la pluie ou dans le vent, et des nuits d’encres (de Chine, une matière qui semble favorite dans son œuvre) en orbite ou sur Terre, à petite comme à grande échelle. Ce qui fascine sans doute le plus c’est la justesse du regard de Troche ; un trait peut devenir un fil tendu, une corde attachée à un arbre, une perche entre les mains d’un équilibriste, l’archet d’un violoniste ou un horizon.

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Les Dessins invisibles parlent à tous, sans barrière culturelle ou linguistique. Pour repères de lecture communs à toutes les langues, on retrouvera quelques notes de musique vivantes et quelques relents de langage BD détourné, pris au pied de la lettre. Pour ainsi dire, Gervasio Troche bouscule nos habitudes de lecture, reconsidère les signifiés en ne touchant rien du signifiant. On verra peu souvent de cases, la page est un cadre suffisant pour ces fragments de vie ou d’imaginaires. Il questionne ainsi les représentations du monde et l’image qui en naît, avec un humour tour à tour tendre et grinçant.

Mais il est bien triste de dépecer ainsi la magie, il faut encore l’avoir entre les mains. Car il s’agit bien d’un acte enchanteur, de parler (à) toutes les langues, du rire à la mélancolie, sans aucun mot dire.

Dessins invisibles, Troche, 160 pages, 20€

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Crédits : Gervasio Troche / Éditions Insula

Mathilde

Picoreuse insatiable de tout ce qui se lit, s’écoute, se contemple et se visionne.