Emilie Dupois : toile de fond poétique et poésie sur toile

Emilie Dupois : toile de fond poétique et poésie sur toile

Une réalité ordinaire qui réapprend à se connaître. Un imaginaire florissant qui s’ancre dans le quotidien : deux dimensions opposées qui se regardent pourtant dans le même miroir. Réel et surréalisme n’ont donc pas à rompre pour exister. À la table rase peut très bien se substituer une table d’amis où les deux protagonistes ont tout à partager. Et même les moments de silence seraient moins des blancs gênants que des recueillements contemplatifs où chacun s’inspire des singularités de l’autre pour en nourrir sa propre beauté. Une artiste comme Emilie Dupois y ferait une excellente maitresse de cérémonie, elle qui peint comme elle pense, pense comme elle rêve, rêve en oubliant de fermer ses paupières. Une insomnie consciente faisant de la toile une fenêtre sur des abstractions définitivement ancrées dans le concret de nos vies. Du titre à la matérialisation picturale, leur étrange familiarité attrape l’œil sans le brusquer et se saisit de l’esprit sans le contenir. Leur puissance métaphorique re-conditionne notre vision primaire des détails du monde en lui insufflant une dynamique poétique et philosophique porteuse de nouveaux sens. En voici l’exemple à travers quatre œuvres de l’artiste…

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“La Camisole” – Tous droits réservés

Une camisole vide de corps surmontée, en guise de tête, par un ciel aux nuages sombres. Ses sillons tourmentés forment des arceaux de nerfs. Pourtant, l’orage annoncé n’éclate pas, il attend, étonnamment patient, curieusement muet. Figé dans une latence éternelle qui, de façon inattendue, inspire la quiétude. Emilie parle elle même de la tension palpable entre “la lourdeur du ciel qui pèse et la légèreté de la vie qui a repris en dessous”. Car la camisole s’étend de part et d’autres des lignes de hanche en envahissant toute la partie basse du cadre. L’arrondi fécond qu’elles esquissent est parsemé d’herbes éparses et d’une fleur blanche jaillissant de la terre sombre qui se confond et entache la camisole. La folie que dépeint Emilie se situe entre le rigide et l’aérien, la fixité et la vie, entre le tourment orageux et le terreau sublime. La camisole elle-même est un élément hybride mélange d’une voile gonflée par le vent et d’une robe de mariée dont la traîne ébauche la forme ronde de la Terre. “L’idée d’être marié à la camisole !” pose alors de nombreuses questions : celui pointé du doigt comme fou, l’est-il plus que celui qui le désigne comme tel ? Le soi-disant “fou” l’est-il devenu à cause de ceux qui le désignaient ainsi ? Quelle est la part créatrice et poétique du “fou” ? Autant de questions qui poussent à la réflexion, d’où cet effet naturel de latence contemplative et planante éclairée par le fond or, couleur privilégiée par Emilie pour “son côté onirique et précieux”. Sa teinte de ciel après orage, de soleil délavé sied totalement à l’idée de calme dans la folie, sérénité complexe caractérisant l’œuvre.

"No Escape" - Tous droits réservés

“No Escape” – Tous droits réservés

Ce qui attire irrémédiablement l’œil est précisément et ironiquement, la vue d’un autre œil trônant au centre de la toile. L’attention se focalise sur ce point isolé dans une nappe noire, elle-même entourée d’une étrange spirale en “S” aux couleurs glauques. La sinuosité est scindée par deux lignes verticales, deux barreaux de prison venant interrompre sa continuité au niveau des courbes. Sans distance face au tableau, n’apparaît qu’une matière en fusion aux teintes intrigantes puis, une fois le recul nécessaire pris en compte, l’ensemble se forme: l’association de la spirale et des barreaux n’est pas un résultat géométrique seulement esthétique ou abstrait. Sous nos yeux naît une représentation inattendue du dollar ($) et, symboliquement, du concept d’argent. Les couleurs sordides de la spirale sont celles de la moisissure qu’Emilie rend superbement au moyen d’une combinaison technique ingénieuse, une véritable “recherche de matière […] mêlant encre, peinture, bombe et aérographe” qui va de paire avec une “recherche de texture”. À travers la combinaison liant points blancs-bleus-verts peints à l’acrylique, coups “vaporeux”d’aérographe leur donnant un relief outré et fond occupé par l’encre et la bombe, “le côté moisi du dollar” apparaît en 3D hyperréaliste. Une splendide superposition mettant en scène la putréfaction de façon spectaculaire, décomposition au cœur de laquelle se trouve ce mystérieux globe oculaire: “l’œil interpelle toujours […] ça peut être toi qui est emprisonné ou toi qui regarde quelqu’un être emprisonné, chacun en fonction de sa vie se projette différemment”. Emprisonné par l’argent, la valeur qu’on lui donne, le mythe construit autour. Son caractère incontournable, inévitable, sa tyrannie au sein de la société actuelle dans laquelle, tel un germe pourri qui étend sa corruption, il érode le tissu social et les êtres le constituant.

"Insomnie" - "Tous droits réservés"

“Insomnie” – “Tous droits réservés”

Des bulles vertes en suspension autour d’un encadrement orange, rouge et ambre, lui-même ouvert en son centre sur un ciel bleu-noir étoilé. L’insomnie apparaît comme une brèche fascinante vers un espace flottant dont l’esthétique repose sur des assemblages géométriques et chromatiques paradoxaux. La rondeur des bulles s’oppose à la rectitude irréel de l’encadrement. Là encore, la surface de ce mur est strié de lignes courbes et tordues. Le système de couleurs antithétique sollicite l’œil sur tous les fronts, à la mesure d’une insomnie qui désoriente naturellement le noctambule errant. À l’heure de la nuit la plus avancée, la conscience est présente mais n’offre qu’un service semi-fonctionnel tel un regard usé multipliant les battements de paupières furtifs. Les éléments environnants se distordent tandis que l’esprit s’enlise dans un brouillard qui a tout du sommeil hormis la dimension de repos régénérateur. L’inspiration provient alors des déformations poétiques dues à l’émoussement de la conscience et des sens. C’est ainsi que la lampe à bulles années 90 d’Emilie s’est greffée sur sa toile sous forme de ballons quasi-organiques plongés dans un jeu d’ombres et de lumières : “Les bulles ne sont pas toutes éclairées de la même façon, ce qui donne une idée de montée”. Le travail technique de superposition leur confère un volume mouvant qui les rapproche encore plus du vivant : “Je dessine les bulles en premier puis je les cache. Je réalise le fond orange puis le ciel. J’en viens à remplir le cadre des bulles à la fin en fonction d’où je place le soleil car sa position influence la réflexion de sa lumière sur les bulles”.

"Surréalisme contemporain" - Tous droits réservés

“Surréalisme contemporain” – Tous droits réservés

Un cerveau suspendu dans une pièce délabrée. Une chambre constituée de quatre murs que se disputent les éclats de peintures et les fendards. L’espace est vide et se peuple seulement des débris jonchant la moindre surface, comme si ces derniers y remplaçaient le mobilier et les installations qui font le quotidien d’une vie. Quelle partie en est le sol ou le plafond ? À la décomposition générale s’ajoute donc une désorientation fondamentale renforcée par un effet de profondeur. Le cerveau est en partie éclairé mais, sans compter ce jeu de lumière, il semble naturellement sain, non contaminé par le contexte délétère qui l’entoure. Il se retrouve juste plongé dedans, flottant sans attache, totalement immergé entre ces quatre murs de destruction. Si l’intégrité de ses tissus n’est pas encore atteinte, en revanche, il a de quoi développer une claustrophobie latente. “On s’est tous tapé la tête contre les murs” mais les problèmes restent malgré tout des prisons extérieures à notre cerveau, elles le tiennent captif sans pour autant le détruire de l’intérieur. Il conserve toutes ses capacités, ses ressources afin de se libérer de ses entraves.

Parmi les nombreux fils directeurs de ses œuvres, deux témoignent de la profondeur et de la cohérence de l’ensemble.

Les points de sortie : bien que l’enfermement soit un thème récurrent dans ses toiles, Emilie ne le traite pas de façon définitive et ne laisse aucune peinture sans issue de secours qui ne soit une manière de s’échapper, de retrouver sa liberté et ses espoirs. La légèreté de La Camisole va dans ce sens. No Escape, malgré l’annonce du titre, ménage un coin de ciel bleu qui permet d’éviter la moisissure de l’argent. De la même façon, l’ouverture d’Insomnie sur un ciel étoilé en plein centre de la toile offre un point de sortie par définition. Enfin, Surréalisme Contemporain est caractérisée par une brèche dans un mur invitant la lumière du soleil à s’engouffrer dans la pièce délabrée.

Les cadres : autre paradoxe pour une artiste qui insiste sur les possibilités d’évasion. Cependant, les cadres ne sont pas à prendre comme des outils de captivité, mais à l’inverse, comme des choix esthétiques s’inscrivant dans la continuité de l’œuvre. Par exemple, le cadre de La Camisole prolonge l’effet or avec des bandes qui se déclinent sur plusieurs liserés. De plus, le soin apporté aux cadres fait de chaque œuvre un micro-univers indépendant fonctionnant comme un petit monde en mouvement. Les cadres délimitent donc plus qu’ils n’enferment et, soulignant ainsi les extrémités d’une surface, lui confèrent une dynamique propre.

Emilie Dupois fait preuve d’une vision philosophique et engagée dont la matérialisation picturale est une suite de métaphores puissantes élaborées par une imagination astucieuse. Ingéniosité du détail qui fait trébucher la réalité vers une dimension qui la dépasse pour, finalement, revenir vers elle, mais par des chemins différents permettant de la parcourir de façon neuve et poétique.

Jonathan

Aime s’évader à travers les couleurs, les images et les sons. En mouvement ou fixe, le voyage est le même si on a la tête sur les épaules… Mais les épaules juste en dessous des nuages !